Le deuxième regard, les photos que je n’avais pas vues
Une centaine d'images rapportées d'une sortie. Dix qui brillent aussitôt. Et les autres, qu'on referme sans méchanceté, comme on éteint une lampe en quittant une pièce.
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Au retour d'une sortie, le tri se fait vite. Sur cent photos, une dizaine s'imposent. Elles ont la lumière, le geste, la tension. Je les reconnais en quelques secondes, et je sais déjà comment je vais les travailler.
Les autres, je les referme. Pas par mépris. Simplement parce que d'autres images, ce jour-là, réclament mon attention.
Pendant longtemps, j'ai cru que ce tri était définitif.
Le tri du premier jour
Le premier jour, l'œil va vers ce qui l'attire le plus fort. Les autres images passent au second plan, non parce qu'elles sont moins bonnes, mais parce qu'elles arrivent au mauvais moment.
Ce tri est honnête. Mais il est fidèle à celui que j'étais ce jour-là, pas à celui que je serai plus tard.
Les images qui attendent
Les photos écartées ne disparaissent pas. Elles dorment dans un dossier et attendent que l'œil change.
Un jour, souvent des années plus tard, on rouvre un dossier par hasard. On s'arrête sur une image qu'on avait laissée de côté. Elle n'a pas bougé. C'est celui qui la regarde qui a changé.
Une passerelle, un homme, un point de lumière
Prenons celle-ci. Une passerelle d'acier dont les nervures forment un tunnel. Elle se trouve à La Roche-sur-Yon, pas dans une capitale européenne. Au bout, une ouverture de lumière blanche. Un homme marche de dos, petit, légèrement décalé du centre. Au sol, des ombres rayées tracent un second chemin qui ramène le regard vers lui.
Je ne sais pas pourquoi je l'avais écartée. Sans doute parce que j'avais, à ce moment-là, d'autres images qui m'attiraient davantage et qui méritaient, me semblait il, plus d'attention. Elle est restée dans son dossier.
Quelques années plus tard, je suis revenu sur le fichier. Sans projet précis, j'ai décidé de tenter une retouche en noir et blanc. Et ça a fonctionné. Pleinement.
CE QUE JE VOYAIS / CE QUE JE VOIS
Le premier jour : une image parmi cent, éclipsée par celles qui réclamaient mon attention.
Aujourd'hui : un tunnel qui devient respiration, une ombre qui trace le chemin, un homme qui avance vers la lumière.
Ce que j'y vois aujourd'hui, c'est ce qui la tient. Le noir du premier plan donne le silence. La densité de la structure donne la profondeur. Et la petitesse de l'homme donne l'échelle : sans lui, ce n'est qu'une architecture. Avec lui, c'est un récit.
Je n'ai rien cherché de plus qu'un essai. Le noir et blanc a fait le reste. L'image attendait seulement qu'on la regarde autrement.
Pourquoi l'œil change
Ce que je ne voyais pas, j'ai appris à le chercher. Dans mon article sur l'œil du photographe, je parlais d'un chemin : voir les images après coup, puis pendant, puis avant. Il existe un quatrième temps, plus lent. Les voir longtemps après.
Les années passent, l'œil évolue, et le regard qu'on porte sur son propre travail aussi. On revient à un fichier avec d'autres yeux, et d'autres envies de retouche.
“Une photographie n'attend pas qu'on la comprenne. Elle attend qu'on revienne.”
Rouvrir ses archives
Si vous photographiez depuis quelques années, faites l'exercice. Ouvrez un dossier ancien. Passez les dix images que vous connaissez par cœur. Regardez les autres, lentement, sans chercher la belle photo. Cherchez celle qui vous retient sans que vous sachiez pourquoi.
Vous en trouverez peut-être une. Elle attendait depuis le premier jour.
C'est aussi ce que je transmets dans mes ateliers photo : faire confiance à ce que l'œil retient, même quand l'esprit ne sait pas encore pourquoi.
Ces ateliers n'ont pas lieu qu'aux Sables-d'Olonne. Je les propose aussi à La Roche-sur-Yon, où se trouve cette passerelle, et à Nantes.
“La photographie de rue n'a pas besoin d'un décor célèbre. Elle demande seulement qu'on s'arrête.”
Bon week-end et à très bientôt,
Jeza