Spectateur, collectionneur, photographe
Vous me connaissez, souvent, mieux que je ne vous connais. Un like laissé un soir, un pseudonyme, rien de plus et pourtant vous avez vu mes rues, mes silences, mes choix répétés d'une photo à l'autre. Alors une question, simplement : spectateur, collectionneur, ou photographe ?
Qui êtes-vous, vous qui regardez mes photos ?
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Je me pose souvent cette question, en publiant une image.
Qui es-tu, toi qui es de l'autre côté de l'écran ?
Ce n'est pas une question rhétorique. C'est une question que je me pose vraiment, chaque fois que je publie une rue de Nantes, un contre-jour à Porto ou un passant saisi à Londres. Parce qu'au fond, il n'existe pas un seul type de regard. Il y en a trois, je crois, et ils ne se ressemblent pas. Trois manières de s'arrêter devant une image, trois rapports différents à ce que je fais depuis des années dans les rues, en noir et blanc, souvent seul, toujours à l'affût d'un instant qui ne se reproduira pas.
Il y a quelque chose d'étrange, dans ce métier, que je mesure rarement à voix haute : vous me connaissez, souvent, mieux que je ne vous connais. Vous avez vu mes rues, mes silences, mes choix de cadrage répétés d'une photo à l'autre, parfois même mes doutes quand j'en parle ici. Moi, de mon côté, je ne sais presque rien de vous. Un pseudonyme, une photo de profil, un like laissé un soir plutôt qu'un autre. Ce déséquilibre ne me dérange pas, il m'intrigue. Et c'est un peu pour le corriger, à ma façon, que je pose la question aujourd'hui.
Celui qui regarde
Il y a d'abord celui qui scrolle, qui s'arrête une seconde sur une image, qui ressent quelque chose sans trop savoir quoi, et qui continue son chemin. On pourrait croire que ce regard-là compte pour peu. C'est l'inverse. Un like, un instant de silence devant une photo au milieu d'un fil d'actualité saturé, c'est déjà beaucoup. C'est même, à mon sens, le premier geste de toute rencontre avec une image : s'arrêter.
Ce spectateur-là, je le rencontre le plus souvent, et je ne le prends jamais pour acquis. Il n'a rien à acheter, rien à prouver, rien à justifier. Il regarde, parce qu'une composition, une lumière ou une expression de visage a suffi à retenir son attention deux secondes de plus que la publication précédente. Dans un monde où tout défile à toute vitesse, ce simple arrêt est déjà une forme d'attention rare. Sans lui, aucune image ne vit vraiment : une photographie sans regard reste un fichier, rien de plus.
Celui qui envisage
Puis il y a celui pour qui l'arrêt dure un peu plus longtemps. Celui qui se dit, presque malgré lui : celle-là, je la verrais bien chez moi. Sur un mur, dans une pièce précise, à une heure précise de la journée. Ce basculement m'intéresse particulièrement, parce qu'il transforme une image qu'on regarde en objet avec lequel on vit.
Un tirage Fine Art sur papier Hahnemühle Baryta Satin n'est plus tout à fait une photographie à ce moment-là : c'est une présence dans une maison. C'est un grain, une matité, un contraste qu'on retrouve chaque matin en passant devant, différemment selon la lumière du jour. Ce collectionneur là ne cherche pas forcément une grande pièce ou un investissement : il cherche souvent, avant tout, une scène qui lui rappelle un lieu, un voyage, une émotion qu'il a lui-même traversée. C'est aussi pour cela que je limite mes tirages en édition limitée : parce qu'une image qui devient objet mérite de rester rare, et parce que celui qui choisit d'en vivre avec une chez lui choisit, d'une certaine façon, de prolonger un instant que j'ai vécu seul, dans une rue, un jour donné.
Celui qui reconnaît
Et puis, plus rarement, il y a celui qui a l'œil qui traîne aussi dans les rues. Un autre photographe, qui ne regarde pas seulement ce que montre l'image, mais comment elle a été construite : le cadrage, l'attente, le noir et blanc choisi plutôt que subi. Cette personne ne cherche pas à posséder l'image, il cherche à la comprendre de l'intérieur, parce qu'il connaît le prix de l'instant : cette fraction de seconde qui ne se rattrape pas si on hésite, et qui ne se mitraille pas impunément dans la rue. Deux ou trois images, rarement plus, jouées sur l'instinct plutôt que sur la quantité.
C'est un regard que je retrouve aussi pendant mes stages photo, aux Sables-d'Olonne ou à Nantes, quand j'accompagne des débutants ou des photographes plus confirmés dans les rues, en sortie individuelle. Ce sont des moments où la distance entre celui qui montre et celui qui regarde s'efface presque complètement : on cherche ensemble, on rate ensemble, on trouve parfois ensemble. Ce troisième regard là est peut-être le plus exigeant, mais c'est aussi celui qui me rappelle pourquoi je continue : parce que la photographie de rue reste, avant tout, une affaire de regard partagé.
Trois regards, donc. Aucun n'est plus légitime qu'un autre, et je crois même qu'on peut être tour à tour les trois, selon les images, selon les jours, selon ce que la vie nous traverse au moment où l'on tombe sur une photographie. Il m'arrive moi-même, devant le travail d'un autre photographe de rue, de passer en quelques secondes du spectateur au technicien, puis à celui qui aimerait accrocher l'image chez lui. Ces trois postures ne s'excluent pas : elles cohabitent, en chacun de nous, dans des proportions qui changent. Mais je serais curieux de savoir, sincèrement, dans lequel vous vous reconnaissez le plus aujourd'hui, en lisant ces lignes.
Spectateur, collectionneur, ou photographe ?
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